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On croit tout savoir de ce monstre sacré. Et pourtant. Alors qu’elle partage l’affiche avec Gérard Depardieu dans « Valley of Love », la plus singulière des actrices Françaises nous prouve combien son mystère est profond.

Prenez deux immenses acteurs, trempez-les dans l’huile, trempez-les dans l’eau, et peut-être même dans la Vallée de la mort, et observez le résultat chimique. Prenez des visages qui transportent en eux une partie du cinéma mondial, plongez-les dans un paysage encore plus grand qu’eux, scrutez le grain de leur peau comme celui d’êtres aimés et vous obtiendrez un magnifique suspense métaphysique et physique sur l’amour, la perte et la perception. Doit-on croire ce qu’on voit ou voir ce qu’on croit ? Dans « Valley of Love », le nouveau film de Guillaume Nicloux, il y a des corps qui transpirent, une chaleur oppressante, la lumière blanche et éblouissante de la sierra Nevada, une mère et un père qui se retrouvent sous l’injonction de leur enfant mort, mais aussi quelque chose de plus impalpable : une symbiose entre deux acteurs qui paraissent jouer et parler ensemble, envers et contre tous, comme si tout le film n’était qu’une conversation intime et essentielle, captée par inadvertance entre Isabelle et Gérard, personnes et personnages.

On rencontre Isabelle Huppert dans sa loge, au théâtre de l’Odéon, où elle reprend « Les Fausses Confidences », mis en scène par Luc Bondy et dont ils tournent l’adaptation la journée. On évoque les derniers films qu’elle a vus – elle adore « Trois souvenirs de ma jeunesse », d’Arnaud Desplechin, et ses jeunes acteurs –, on parle de tout et de rien, le temps passe, elle est montée sur un tabouret pour débrancher le haut-parleur qui l’informe de ce qui se trame dans la salle, et la voici dans cinq minutes sur scène, alors qu’elle est encore en jean et en T-shirt. Isabelle Huppert est l’actrice la moins stressée du monde. Elle joue parfois à se faire peur, comme un enfant saute par-dessus une flaque de plus en plus étendue. Avec elle, on est toujours de plain-pied.

ELLE. « Valley of Love » commence par un très long plan où la caméra vous suit de dos. Est-ce qu’on joue avec son dos ?
Isabelle Huppert. Oui, on peut tout exprimer de dos. La nervosité avec d’imperceptibles mouvements de cheveux. Montrer une fatigue ou une lassitude. Ou un trop-plein d’énergie. Se tenir la tête basse ou haute. La nuque, le port de tête sont toujours éloquents. La démarche, aussi. De plus, commencer un film de dos permet de tout laisser ouvert. On a le temps d’imaginer ce qu’on veut sur cette personne encore inconnue, qui traîne sa valise et son sac.

ELLE. A aucun moment, la femme que vous jouez n’est nommée. Quel prénom lui avez-vous donné ?
Isabelle Huppert. Je ne m’étais pas aperçue que personne ne l’appelle jamais et qu’elle ne se présente pas au téléphone. J’avais oublié ce détail, puisque ceux qui ont vu le film semblent si certains qu’elle se prénomme Isabelle, et aiment croire que cette Isabelle, c’est moi. Guillaume Nicloux nous avait donné un script très précis où toutes les conversations qui semblent improvisées entre Gérard et moi étaient écrites. Dans le script, il n’y a aucune ambiguïté sur ce prénom que le spectateur n’entend pas. Donc, je m’étais habituée : elle se nomme comme moi.

ELLE. En revanche, à la fin du film, vous appelez Gérard depardieu Gérard.
Isabelle Huppert. Effectivement, son prénom m’échappe lors d’un moment de vérité, quand Michael, leur enfant, lui est apparu. Je ne suis pas certaine que ce cri était précisé dans le scénario. Par ailleurs, lorsque Gérard signe un autographe, il fait une blague en marquant un autre nom d’acteur si bien qu’on ne sait pas comment il s’appelle en vrai.

ELLE. Vous pourriez faire la même chose ? Cela ne vous est jamais arrivé de prétendre que vous étiez Mia Farrow, par exemple ?
Isabelle Huppert. Je n’ai aucun besoin de travestir mon identité car on me prend souvent pour une autre. Autre travestissement : je suis très forte pour passer inaperçue.

ELLE. Qu’est-ce que cela change pour vous qu’elle se nomme Isabelle, qu’elle soit une actrice très connue, qui fait très attention à ce qu’elle mange…
Isabelle Huppert. Quand j’ai lu le scénario, j’ai entraperçu qu’il y aurait la possibilité de réduire au maximum l’écart entre le personnage et la personne et de jouer sur cette illusion de fusion. Car, dès qu’on joue, dès que la caméra tourne, il y a de la fiction qui s’immisce. On n’est jamais soi au cinéma. Mais on n’en est jamais très loin non plus. On choisit de s’approcher plus ou moins près de notre noyau dur. De plus, il y a tout de même une recherche autour des costumes et des couleurs qui déterminent ce personnage.

ELLE. Justement, à propos de ces tissus à grosses fleurs : vous ne vous habillez pas comme cela tous les jours ?
Isabelle Huppert. Je serais tout à fait capable de porter ces tenues dans la vie. En matière de vêtements, je ne m’interdis aucune fantaisie. J’aimerais parfois être capable de garder un cap mais je ne crois pas avoir de style spécifique.

ELLE. Donc, autant ne pas se compliquer la vie : Gérard et Isabelle, ce pourrait être vous et lui, trente-cinq ans après « Loulou » de Maurice Pialat ?
Isabelle Huppert. Oui, c’est nous. La plupart du temps, on a envie que les acteurs ressemblent aux personnages alors que, dans ce film, on est face à deux personnes qui essaient de faire croire qu’ils sont des personnages. Bien sûr, le film ne raconte pas nos vies. Cela dit, je n’avais aucune conscience que le couple de cinéma que Gérard et moi formons dans « Loulou » avait été si déterminant, et notre absence tellement marquante.

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Published by Miartist